Voyager le long de la route de la soie nécessite de ne pas être trop allergique aux régimes, disons… « autoritaires ». Le Xinjiang chinois nous a semblé être un point d’orgue en la matière. Il est bien sûr très difficile de classer et comparer les différents pays que nous avons traversé sur une « échelle de la démocratie ». Mais la puissance de l’état chinois donne le sentiment qu’ici on s’est donné les moyens de son ambition de contrôle et d’observation.

Nous avons d’abord hésité à écrire sur ce sujet. Il faut un vrai travail d’enquête pour affirmer sereinement que tel ou tel régime est une terrible dictature. Nous sommes très loin d’avoir mené un tel travail, et nous nous garderons donc d’émettre trop de jugements définitifs (même si la publication même de cet article porte déjà, en creux, notre avis personnel…). Par contre nous pouvons vous raconter ce que nous avons vu, subi, et vous parler de notre ressenti.

Observés

Le sentiment d’être observé est le premier qui apparaît. Notre passage à été enregistré dans les bases de données chinoises des dizaines et des dizaines de fois, aux checks point qui ponctuent la route ou par les patrouilles urbaines. Les locaux n’échappent pas non plus à ces contrôles, et il semble très difficile pour eux de quitter leur district sans une bonne raison. Le passage des frontières est évidemment un paroxysme, avec en bonus fouille des mémoires de l’appareil photo et du téléphone. Tout cela nous a pris pas mal de temps.

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Le Xinjiang : une école de la patience… 

On est également scruté par les milliers de caméras de surveillance en permanence, ostensiblement installées à tous les coins de rue. Nous n’étions pas du genre à nous inquiéter outre mesure de la menace « big brother is watching you », mais là il faut avouer que c’est pesant et même un peu stressant : les autorités pourraient tout à fait reconstituer notre trajet et en pointer les incohérences (en l’occurrence, les bivouacs sauvages, formellement interdits au Xinjiang). Heureusement, la mise en réseau des informations ne semblent pas avoir atteint ce niveau. Une fois seulement, les photos de nos passeports nous avaient précédé au check point : un sentiment d’être attendus dont on se serait passer volontiers…

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Contraints

On s’est également confronté à une assez forte restriction de notre liberté de mouvement. Une fois nous sommes arrêtés à un check-point et emmenés 15km plus loin en véhicule, pas possible de rouler pour une raison qu’on ne connaîtra jamais. Certaines routes sont interdites aux étrangers, sans que cela ne soit clairement expliqué. Nous nous casserons deux fois les dents.

Cherchez les points de blocage…

C’est d’autant plus frustrant que c’était manifestement les plus beaux itinéraires du pays et que des dizaines de cyclos chinois passaient par là chaque jour… Nous avons aussi éprouvé le bouclage des grandes artères de la ville de Kashgar pendant une heure, un matin. Les habitants attendent résignés de pouvoir sortir de leur quartier, bouclé de fait.

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Sur les artères en question circulent juste quelques véhicules rutilants : des citoyens supérieurs qu’il faudrait protéger d’une menace populaire ? Un autre jour nous sommes escorté pendant près de 140km. Enfin, l’interdiction du bivouac (et l’application stricte de cette règle) contraint de fait les déplacements. Ou oblige à bien se cacher pour la nuit !

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Cachés sous un pont pour la nuit

Mais le stress demeure. Un soir, deux hommes arrivent en moto à proximité de notre bivouac. Ils ne nous voient pas. On décide de rester discret le temps qu’ils s’en aillent : on s’arrête de parler, pas de lumière. Mais ils ont manifestement l’intention de rester un moment. On finira par se coucher sans avoir gonflé nos matelas de sol et en ayant laissé toutes les affaires en vrac dehors. Une bien mauvaise nuit…Ces restrictions sont d’autant plus frustrantes qu’elles vont complètement à l’encontre des fondamentaux du voyage à vélo !

 

En guerre

Au Xinjiang on a aussi le sentiment qu’il faut se protéger contre l’ennemi. Dans les restaurants les serveurs portent gilets par balles et casques militaires. Les maisons et les bâtiments publics sont systématiquement gardés par la police et entourés de barbelés (on a même vu des yourtes pour touristes entourés de barbelés !). On croise dans les rues des milices armés de bâtons et portant des brassards rouges (relativement détendues quand même).

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Nous avons même eu l’occasion de voir cette organisation de l’intérieur : un soir nous nous retrouvons hébergés dans une petite caserne. Il est tard et le prochain hôtel est trop loin pour que l’officier nous autorise à passer la nuit au check point. Avant d’être inquiétant, la caserne fait penser aux camps romain d’Asterix et Obelix ! L’équipement de base du fantassin est constitué d’une grande lance et d’un bouclier rectangulaire. Tous les 15 min, aux coups de sifflet du chef, nous les voyons courrir jusqu’au bout du couloir, lance en avant, puis revenir discuter une fois l’exercice terminé. Une ambiance un peu nonchalante règne, l’ennui aussi (comme dans beaucoup de poste de police que l’on a croisé depuis notre départ à vrai dire…). Les hommes sortent du camp en rang, mais sans grand entrain. Et ils font impatiemment la queue pour se faire servir leur repas, chacun leur bol à la main !

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Vue de notre chambre à la caserne !

Quel ennemi me demanderait vous ? Le Xinjiang a connu d’assez graves émeutes il y a quelques années, entre Ouïghours (le nom de la population locale, de confession musulmane) et Hans (venus massivement de l’est de la Chine ces dernières décennies). Il y a également eu des attentats. Les autorités craignent manifestement une radicalisation religieuse conjuguée à un mouvement autonomiste.

 

Évidemment, il y a lieu de relativiser. Rappelons d’abord que nous décrivons la situation rencontrée au Xinjiang. Les choses sont apparemment assez différentes (en mieux) dans l’est du pays. Ensuite, la population elle même est tout à fait accueillante. Les policiers le sont aussi d’ailleurs, la plupart du temps. Nous avons eu notre part de belles expériences : à un petit check point, le policier nous fait signe de nous arrêter… pour nous offrir des pêches ! Dans la caserne « camp romain » , nous avons été nourris comme des rois par le cuisto. Et nous avons même été hébergés une nuit par une famille chinoise. Comme souvent, il faut faire la part des choses entre le système et les individus qui le composent (et qui, en appliquant avec zèle les consignes, sont convaincu d’œuvrer à notre sécurité).

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Les Pignons Voyageurs, hébergés dans une famille Han (groupe ethnique majoritaire chinois), ayant émigré du Sichuan au Xinjiang il y a 30 ans

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