Malgré le contexte politique et social tendu dans l’ouest de la Chine, qui en a fait l’un des épisodes les plus difficiles de notre périple, nous avons, entre rire jaune et rire nerveux, vécu de très beaux moments et de belles tranches de rigolades grâce à Benjamin, qui nous a rejoint 2 semaines et a roulé avec nous sur un bon millier de kilomètres. Nous lui avons laissé la plume pour cet article : un regard extérieur sur le voyage des Pignons ! Et merci encore Benjamin ! Et à Marion pour le super dessin ! 

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Me voici dans l’avion de retour après quinze jours de vélo avec Audrey et Julien au travers de la région orientale de la Chine (Xinjiang). A peine descendu du vélo, la tête est pleine de souvenirs, les fesses brûlantes, les cuisses encore chaudes, les mollets tendus, le cœur toujours palpitant après ces intenses quinze jours, ému de les laisser repartir, heureux d’avoir pris part le temps d’un instant à cette aventure extraordinaire.

Dans ma valise, Audrey et Julien ont glissé une liste de questions à laquelle ils attendent des réponses rédigées. Connaissant mes capacités à repousser à légèrement plus tard ce type de production, Audrey m’a subtilement intimé l’ordre d’y répondre avant de poser le pied sur le tarmac parisien. Je m’y tiendrai.

Les questions sont les suivantes :
– quelles sont tes impressions générales sur le Xinjiang ? que retiendras-tu de cette région de la chine ?
– ‎quel sera ton coup de coeur du voyage ?
– ‎as tu eu des coups de stress ou frayeur ?
– ‎qu’est ce qui t’a surpris dans le quotidien des Pignons voyageurs ?
– ‎est-ce que tu recommenderais le voyage à vélo pour des vacances ? Qu’est ce qui te plaît dans ce mode de voyage ?

Toutefois, mon esprit de contradiction me suggère de n’en faire qu’à ma tête. Surtout, partager un petit morceau de ce voyage montre à quel point leurs familles, amis, collègues de travail, rencontres faites au fil des routes, cyclistes intéressés par leur projet participent intimement à ce voyage. Alors, cet article est peut être l’occasion de répondre aux questions de tous ceux qui sont parties prenantes de ce projet sans avoir eu le luxe de pédaler avec eux.

 

Comment vont-ils ? Ont-ils changé ?

Physiquement, vous retrouverez un Julien afuté comme jamais, fier d’avoir retrouvé son poids de lycéen, les cuisses proéminentes, la barbe hirsute, le regard rieur, les cheveux légèrement ébouriffés (pas beaucoup plus que le matin en arrivant au ministère), la peau dorée dans les limites du cycliste ! Ce projet l’a amené à développer des capacités toutes particulières : Il est capable de réciter par cœur chacune des 300 dernières étapes. Il a retenu le numéro de chacune des routes. Sa langue est le lave vaisselle le plus efficace du désert. Il est capable de réparer une chambre à air en la reniflant. Son titre de gluton est acquis définitivement: le nombre de biscuits ingérés dépasse les normes. La tablette de chocolat n’a pas résisté longtemps.
Sa sérénité légendaire semble s’être encore renforcée. Plus grand chose ne sera capable d’altérer son calme. Serein alors qu’on s’est retrouvé sans logement à 22h au milieu d’une ville immense sans portable ni plan. Imperturbable lors du 4ème contrôle de police de la journée face à un policier aigri hurlant de plus en plus fort des mots incompréhensibles en considérant que c’était la manière la plus efficace de se faire comprendre… seul un signe de faiblesse de Roméo peut laisser transparaître une pointe d’inquiétude.

Vous retrouvez également Audrey au top de sa forme physique. Comment ne pas être impressionné par sa fraîcheur en haut d’un col après avoir emmené Roméo chargé sur plus de 1000 m de dénivelé positif ? Sa détermination m’a marquée. Son efficacité n’a bien sûr pas changé : elle lui permet de pédaler, un coin du cerveau focalisé sur le prochain article à publier, une main répondant aux dernières sollicitations de tous les réseaux sociaux (en particulier les autres cyclistes en quête de conseils), une oreille écoutant un postcast de France Culture, les yeux scrutant chacun des détails du paysage, notant les spécificités de chacun des territoires traversés, les autres neurones établissant plein de projets pour la suite. Chacune des contrariétés de parcours est balayée illico d’un rire et d’une contre proposition. Sa sincérité l’amène à expliquer avec fermeté au policier chinois que c’est abusé de nous contrôler pour la 4ème fois de la journée, que ceci renvoie une image délétère du pays et qu’il ferait mieux de se faire plus discret pour nous laisser apprécier le voyage en liberté ! Audrey semble particulièrement marquée, enrichie par toutes ses lectures et toutes les découvertes faites au fil du parcours. Elle prend beaucoup de plaisir à raconter avec émotion des rencontres faites en Iran ou en Turquie. Son œil pétille quand elle décrit les paysages croisés au Kirghizstan. Elle est incollable sur les derniers détails de la vie de chacun de vous. En rentrant, elle vous convaincra de la richesse et de la beauté du voyage en velo. Sa tête est déjà remplie d’idée pour leur retour en France ou pour le prochain voyage à vélo, quitte à être suivie de 3 marmots.

Les deux sont enrichis de toutes les rencontres faites au cours du parcours, de toutes les cultures traversées et de toutes les lectures faites pendant les 10 derniers mois.

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Ne sont-ils pas trop seuls ? Isolés? Comment font ils pour se supporter sur le même vélo toute la journée ?

Avoir des nouvelles de chacun de leur proche, donner des conseils à des cyclistes rencontrés le temps d’un instant, vivre en direct les résultats du bac du petit frère, savourer les commentaires laissés par la maman ou par les collègues, partager les coups de mou avec les copines, twitter pour bien marquer la trajectoire, rédiger des articles sur le site, compter les nouveaux nés,… rythment leur quotidien et sont autant de sources de carburant pour eux. Voyager le temps d’un instant avec eux permet de constater que ce périple ne se fait pas à deux mais en réseau. Cette dimension permet de profiter encore mieux de ces moments de bout du monde offerts par le voyage.

Sinon, pour le fait de se supporter je n’ai pas percé le secret !! Je note que Roméo semble avoir renforcé la complicité entre les deux.

 

A quoi ressemble leur quotidien ? N’est ce pas fatiguant d’être en itinérance permanente ? Comment font-ils sans douche, sans gazinière, sans canapé, sans lave vaisselle, sans machine à laver ?

Disons que mon point de vue est légèrement influencé par le fait de les avoir retrouvés les doigts de pied en éventail dans une suite luxueuse d’un hôtel 3 étoiles à Aksu. Officiellement, c’est le seul hôtel de la ville à accepter les étrangers. Probable mais peu crédible !!! Ces deux la, et en particulier Julien, n’oublient pas totalement leur confort !!

Regardez les statistiques : en 9 mois, ils ont passé un tiers en bivouac, un tiers chez l’habitant, un tiers à l’hôtel.

Dans les faits, c’est le quotidien qui dicte les conditions. Se retrouver plein de suie de charbon plaide pour s’offrir une nuit à l’hôtel pour se débarbouiller de cette crasse. Des policiers « inquiets pour votre sécurité » peuvent même vous contraindre à dormir dans l’hôtel occidental de la ville, voire dans leur garnison. A l’inverse, une vallée verdoyante le long d’une rivière fraîche vous incitent à bivouaquer au plus près de la nature. 140 km et 1800 m de dénivelé positif au milieu d’un massif montagneux aride peuvent vous imposer une étape de bivouac… sous la route ! Quand c’est possible, aller chez l’habitant garantit des échanges riches et des conseils précieux.

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Au final, au fil des kilomètres, ils ont établi un subtil équilibre entre le plaisir de bivouaquer au milieu de la nature et le confort de pouvoir dormir dans un lit et avoir une douche chaude. C’est également très plaisant d’alterner des picnics tout simples constitués du pain et des fruits croisés trouvés sur la route avec, de temps en temps, des restaurants pour profiter des spécialités locales.

N’est-ce pas trop dur physiquement ?

Sur ce point, effectivement j’ai réussi à les suivre malgré leur entraînement de 10 mois. Alors je pourrais dire que c’est facile. Et une journée d’été est longue. Vous êtes sur le vélo à 8h et vous en descendez potentiellement à 19h. Alors faire 100km ne paraît pas inaccessible.

Toutefois, je me dois d’être honnête : je reconnais avoir triché. En me joignant à eux, en me glissant dans leur tente et en profitant de leur popote, ils m’ont offert le luxe de transporter mon gîte et mon couvert. Il me restait que le soin de porter mes deux slips et mon duvet… alors chargé seulement d’un sac de 30 L et armé d’un VTT de 11 kg, disons que je me suis assuré quelques avantages.

En toute honnêteté, je n’aurai pas été capable d’assurer les mêmes performances. Promener les 30kg de Roméo sur les dénivelés rencontrés et sur les pistes parfois chaotiques relèvent de la performance. Les stats le montrent : l’attelage Audrey et Zuton est relativement rapide par rapport aux autres équipages rencontrés.

En somme, après ces quinze jours de voyage, après avoir roulé sur 1000 km avec Audrey et Julien, après avoir traversé alternativement des déserts arides, des canyons, des vallées agricoles irriguées riches, des vallées minières, des montagnes aux airs alpins, des plateaux de steppes mongols et des villes en pleine croissance, après avoir apprécié les infrastructures modernes chinoises, après avoir fait demi tour deux fois bloqué par des policiers, après avoir subi 31 contrôles de passeports aux issues imprévisibles, après avoir été observé par des milliers de caméras, après avoir été suivi sur 120 km par des policiers, après avoir dormi dans un poste de police au milieu du désert, après avoir fait une nuit blanche pour éviter d’être repéré par d’étranges voisins, après s’être retrouvé à 22h sans logement dans Urumqi, après avoir été confronté au gap culturel et à notre incapacité de communiquer dans cette langue, le tout avec Audrey et Julien, je repars avec le sentiment d’avoir vécu des moments extraordinaires, en toute sérénité, avec de franches rigolades, en prise directe avec ces paysages aussi diversifiés qu’impressionnants, le tout au milieu d’un Etat en pleine croissance, aux moyens policiers surpuissants, gloutons de toute information, méfiant de sa propre population.

Pour finir de répondre à vos questions, seul le vélo doit offrir des voyages aussi riches et intenses.

Merci à vous deux de m’avoir offert cet instant extraordinaire.

Benjamin

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