Nous pensions bien, en entrant en Turquie, démarrer un voyage dans le voyage : nous sortions d’Europe, de sa monnaie unique, de son espace shengen, de ses « racines chrétiennes »…  Évidemment il y a des continuités qui nuancent ce passage de frontière : nous vous avions parlé du caractère oriental de la Grèce ; on pourrait citer des tas de points communs entre la Turquie et la Grèce : l’olivier, le raki, les pâtisseries, la musique… Enfin, on pourrait se remémorer ces périodes de l’Histoire (Antiquité, Empire Ottoman) où la frontière Europe-Asie n’avait pas autant de consistence dans ces territoires. Il y a néanmoins un point sur lequel l’entrée en Turquie est une découverte et une réelle rupture : nous voilà arrivés dans un pays où l’hospitalité est élevée au rang d’art et de devoir.

Combien de fois avons nous été apostrophés sur le bord de la route pour boire un thé ? Nous avons perdu le compte… S’arrêter pour une course, c’est toujours prendre le « risque » d’être invités à déjeuner. Et plusieurs fois, la réponse à la question « Savez-vous où pouvons nous planter notre tente ? » a été : « Mais bien sûr ! Dans mon salon ! Mais vous n’avez pas besoin de tente…et rangez vos serviettes de toilette, nous allons vous en prêter ».

Autre manifestation de ce sens de l’hospitalité : l’impressionnant développement et dynamisme du réseau Warmshower (qui plus est, rapporté au faible nombre de cyclistes locaux).

Être hébergé, c’est l’occasion pour nous de découvrir les modes de vie de nos hôtes, et notamment (une fois n’est pas coutume) les habitudes alimentaires ! En dehors des döner kebab et des lokantas (restaurants populaires où sont servis principalement des çorbas (=soupes) et des haricots blancs en sauce tomate), nous découvrons ainsi chez l’habitant la diversité de la cuisine turque, des petits-déjeuners sucré-salé (photo ci-dessous) au rituel post-dinatoire thé-fruits secs-café, en passant par les mantis (sortesde petits raviolis servis avec du yaourt), les feuilles de vignes farcies au boulgour, le potiron confit (en dessert)…

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Dormir chez l’habitant c’est aussi entrer dans une sphère plus confinée, où l’on peut plus facilement parler de sujets sensibles, comme la politique, intérieure et étrangère. Il n’aura échappé à personne que la Turquie est un pays « complexe » en la matière. Nos rencontres l’ont largement confirmé et nous montre une part de l’opinion qui ne s’exprime pas au grand jour. Frustration, tristesse, colère, démotivation… sont bien présents dans la société turque, occultés par l’optimisme national que l’on peut voir à la télé ou dans l’espace public de manière générale. Nos hôtes nous montrent ainsi les fractures qui parcourent aujourd’hui ce pays.

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Le drapeau turc : symbole omniprésent dans l’espace public d’une Turquie fière et optimiste

En quittant nos hôtes d’une nuit, d’un déjeuner, ou d’un thé, la question que nous nous posons est toujours la même : « mais pourquoi est-ce différent chez nous ? ». Car les faits sont là : depuis Paris jusqu’à Rhodes nous avons été beaucoup moins accueillis qu’en Turquie. On réfléchit encore à un indicateur du niveau d’hospitalité, mais pour ce dernier, il est clair que la frontière Europe-Turquie serait nette. Entendons-nous : ce n’est pas un reproche, ce n’est pas généralisable (nous avons eu des rencontres merveilleuses en France, en Italie, en Grèce) et inversement, nous nous incluons dans ces européens un peu timides n’osant pas ouvrir leur porte. Et ce n’est pas parce que nous avons été moins accueillis en Europe que nous n’avons pas eu de nombreuses marques de sympathie et d’intérêt, qui prennent simplement des formes différentes.

Au delà d’invoquer simplement la « culture », qui explique tout mais qui n’explique rien, quelques pistes réfléchies sur notre vélo pour expliquer ce phénomène :

  • le niveau de vie (la Turquie a un PIB/habitant deux fois moindre que la Grèce) : on dit souvent que moins on a, plus on donne. Ou encore que : qui a peu a peu à perdre, et donc peut partager facilement. Ceci étant, nous avons été accueillis par toutes les classes sociales.
  • la religion musulmane, qui érige l’hospitalité comme un devoir pour le croyant, à l’image d’Abraham, accueillant les trois anges (je n’ai pas pris le temps d’évaluer cette source mais c’est tout de même intéressant). Cet épisode biblique fait au demeurant aussi partie du récit chrétien.

Abraham accueillant les trois anges dans le psautier de St Louis

  • un mode de vie historiquement plus nomade (même si cela relève peut-être plus du cliché que d’une réalité) : les origines centre-asiatique des turcs, la route de la soie, le pèlerinage à la Mecque, plus récemment les déplacements des conscrits et fonctionnaires turcs dans tout le pays du fait d’un Etat très centralisé…
  • un intérêt pour l’étranger, en particulier à un moment de l’histoire turque où les liens avec l’occident semblent se distendre.

En fait, notre sentiment profond est que nous avons tous, turcs comme européens, au fond de nous un égal potentiel d’hospitalité. Simplement, ce dernier est plus ou moins enfoui sous d’autres considérations (un peu de peur de l’autre, un peu de « je suis trop occupé »…). Mais si on y réfléchit bien, a-t-on vraiment de bonnes raisons de ne pas être hospitaliers ? (comme nous l’a fait remarquer une de nos hôtes, non turque d’ailleurs, Coraline).

Quoiqu’il en soit, nous espérons que nous serons autant accueillants que les turcs l’ont été avec nous lorsque nous nous serons sedentarisés, et que nous ne chercherons plus de fausses « bonnes »  raisons de ne pas accueillir. D’autant que nous avons senti à plusieurs reprises que l’accueil n’est pas uniquement  une relation désequilibrée entre un hôte qui offre et un invité qui reçoit, mais aussi un échange riche. Et bien souvent lorsque nous nous sommes demandés pourquoi nos hôtes nous remerciaient, la réponse est toute simple : pour la rencontre, le moment passé ensemble, l’intérêt réciproque témoigné…

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